Model Shop : un film désespéré et mélancolique

Model Shop est le chef-d’œuvre secret de la filmographie de Jacques Demy, son film le plus désenchanté et mélancolique. Fort du succès international des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, Demy accepte la proposition de la Columbia de tourner un film aux États-Unis. Imaginant un nouveau chapitre dans la vie de Lola, échouée à Los Angeles, il va faire le contraire de ce que ses commanditaires pouvaient attendre de lui. S’il a rendu hommage à la comédie musicale hollywoodienne dans Les Demoiselles de Rochefort, Model Shop est paradoxalement son œuvre la plus européenne, proche de la modernité du cinéma de Roberto Rossellini et de Jean-Luc Godard. Le film prend la forme d’une déambulation, l’espace d’une journée et d’une nuit, dans Los Angeles, ville qui fascine Demy mais dont il préfère montrer la tranquille banalité plutôt que la dimension spectaculaire. La sympathie du cinéaste pour le mouvement hippie ne donne lieu à aucune euphorie. Loin de sa culture et de ses collaborateurs habituels, Demy met en scène une œuvre épurée, d’une suprême élégance. Le récit adopte une structure presque aléatoire, sur le modèle de la littérature surréaliste (c’est Nadja à L.A.). George abandonne sa quête d’argent pour une filature inattendue. La femme fascinante en robe blanche, pure projection fantasmatique dont il parvient à capturer l’image, finira par lui échapper. Model Shop est l’histoire d’une rencontre, belle mais fugace et désespérée, entre deux êtres en transit. Lola, portant le masque de celle qui ne croit plus en l’amour, repartira en France  ; George, silhouette funambulesque, mort en sursis, ira au Vietnam. Comme dans Les Parapluies de Cherbourg, l’ombre de la guerre plane sur le film, empêche l’accomplissement des passions. Cette suite de Lola marque en fait la rupture avec l’idée d’une continuité dans l’œuvre. C’est la dernière fois que le cinéaste caresse le rêve d’une comédie humaine cinématographique, avec le retour ou l’évocation des personnages des films précédents. Lola raconte à George que son mari l’a quittée pour une joueuse rencontrée à Las Vegas, Jackie Demestre, l’héroïne de La Baie des Anges, et nous apprend que Frankie, le gentil marin blond qu’elle fréquentait à Nantes, est mort au début de la guerre du Vietnam, sombre prémonition du possible destin de George. Le jeune homme, malgré son physique athlétique et bronzé, est un cousin américain de Roland Cassard, névrosé et insatisfait, rejetant le monde qui l’entoure. Jacques Demy n’a jamais prétendu faire du cinéma politique. Pourtant Model Shop est une des analyses les plus lucides et pertinentes exprimées « à chaud » par un film sur les bouleversements de la fin des années 1960. Fin du projet balzacien, affirmation d’une mélancolie de plus en plus sourde, violence des rapports sociaux, impossibilité ontologique du couple, et premier grave échec public. « La tristesse durera toujours », écrivait Vincent Van Gogh. Après Model Shop, plus rien ne sera vraiment pareil.


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